« Je suis non-croyant. » Dans le langage populaire, cette affirmation place son locuteur en opposition par rapport à ceux qui ont des sentiments religieux. On croit ou on ne croit pas en Dieu.

L’expression fige l’idée que la croyance appartient exclusivement aux communautés qui ont foi en l’existence de Dieu(x). Elle place la croyance dans une case à part, à l’opposé de la science et du savoir. Elle relègue la croyance à un schème de pensées sans fondement, aveugle, subjectif, voire enfantin.

Certains parents ont d’ailleurs la manie de corriger toutes les croyances de leurs petits, car ils ont une peur irraisonnée de les voir tomber dans les filets obscurantistes de l’ignorance crasse.

Or, croire n’est pas contraire à savoir. Les comportements humains sont, en très large proportion, dictés en fonction des idées abstraites que sont les croyances. Aucun indice visuel ne permet de détecter la quantité de bactéries sur nos mains. On choisit de se les frotter au savon après un passage aux toilettes, parce qu’on croit qu’elles sont sales.

« Saint Windows ’95 ! Simone-Joséphine ! Venez lire ceci. Une autre plébéienne qui ne croit pas à l’existence des bactéries. »

« Par mon GPS ! Encore un libre-penseur qui n’a pas fait vacciner ses enfants. »

« Mon amie, j’ai bien peur qu’aucun vaccin ne puisse sauver les enfants qu’elle a conçus avec son frère. »

« Tabouère Ptolémée-Gulliver ! Ce que vous pouvez être vulgaire ! »

Ils rient.

Non. Je ne dis pas que les bactéries n’existent pas. Je ne désire pas débattre de l’existence des choses et des phénomènes. Je ne souhaite qu’aborder l’idée selon laquelle la vie en société n’est possible que par la croyance.

La science fonde sa validité sur des théories qui ont été prouvées grâce à des expériences répétées et menées à l’aide d’outils et de méthodes transparents (un chercheur doit pouvoir expliquer et démontrer comment il a mené sa recherche afin de permettre aux autres scientifiques de reproduire son travail).

La communauté scientifique trouve sa légitimité dans le cadre de règles d’éthiques et de codes déontologiques très précis. Aujourd’hui, toute organisation qui prétend à la pertinence s’est dotée du même modus operandi.

À l’exception, phénoménalement flagrante, des institutions religieuses.

Cela étant dit, aucun citoyen ne peut prétendre avoir mené toutes les expériences scientifiques sur lesquelles reposent ses connaissances.

Les premières connaissances de l’individu n’ont d’ailleurs rien à voir avec les faits et la science, mais sont constituées d’un système de valeurs et de règles de conduite intégré par un enfant qui n’a pas le rôle ni la capacité de le remettre en question.

Le fondement même de la vie civile ne repose pas sur les faits ou la vérité. Il demande que l’on dise s’il vous plaît, merci. Le fondement de la vie civile est d’apprendre à vivre avec les autres.

« Madame Toupin-Beauvier, nous ne pouvons plus admettre Edouard-Alexandre au sein de la garderie des Zamis. »

« C’est parce qu’Edouard-Alexandre est un enfant différent, n’est-ce pas ? Il n’a pas choisi d’être ce qu’il est ! Nous, ses parents, avons le devoir de nous assurer qu’il soit respecté ! Vous, madame la directrice, avez le devoir de reconnaître son droit à la différence ! »

« Madame, dès qu’il entre dans son local le matin, il sort son petit pénis et fait pipi sur les chenilles en boîte d’œuf des amis en criant qu’il est le roi du monde. »

En grandissant, on se rend compte que les choses ne sont pas exactement les mêmes chez le voisin et une fois adulte, en observant le monde, on finit par se demander s’il y a quoi que ce soit qui existe en dehors du fait culturel.

Le puits du savoir est d’abord creusé par les parents, puis par la société tout entière. Afin de s’assurer de la véracité d’un fait énoncé, l’individu de cette ère post-moderne ne vérifie pas les tenants et les aboutissants d’une étude – qu’il ne peut pas, la majeure partie du temps, reproduire – mais valide le niveau de crédibilité des instituts ou individus qui les clament. Un sceau, un logo, une marque de commerce ou une affiliation gouvernementale suffisent pour faire le tri entre les faits, les hypothèses et les fausses nouvelles.

On ne doit pas croire tout ce qui est dit. Par contre, plus la connaissance s’étend, plus on ne peut se résoudre qu’à croire. Il y a trop d’informations disponibles pour pouvoir traiter les faits un par un et en déterminer la véracité. Il faut avoir confiance que quelqu’un d’autre l’a fait. Parfois on se trompe et parfois ceux dont on avait cautionné la crédibilité admettent qu’ils se sont trompés.

Tout cela sans compter sur le fait que dans l’enfance, les faits ont été simplifiés, tronqués et on nous a même carrément menti pour que nous puissions accéder à la compréhension du monde. On passe une bonne partie de notre vie à déconstruire et à reconstruire les connaissances des premières années. À combien d’enfants a-t-on exigé de rester au lit tant que le soleil n’est pas levé, alors que non seulement il ne se couche pas, mais que c’est la terre qui tourne autour à 1 670 k/h.

Il faut croire que le brocoli est biologique, que son enfant est en sécurité, qu’il est responsable de signer un contrat hypothécaire de 25 ans en fonction de l’emploi qu’on occupe actuellement, que le garagiste a véritablement fait une inspection en 150 points, qu’en étudiant on aura une bonne note à l’examen, qu’en ayant un diplôme on obtiendra un emploi et un salaire conséquent, que les nuages sont de l’eau de pluie évaporée, que le toit de la maison ne s’écroulera pas sous un autre pied de neige, qu’en s’entraînant on réduit ses chances d’avoir un cancer, que son bulletin de vote a réellement été compté, que les taxes versées servent à payer les routes, les hôpitaux et les écoles, que l’on peut traverser la rue, parce que la voiture va s’arrêter au feu rouge, qu’il y a des antioxydants dans le vin, qu’il n’est pas bon parce qu’il a trop de tannin, que le caoutchouc vient d’un arbre, que les chiens ont l’odorat 400 fois plus développé que les humains, que dans l’ADN, il y a des chromosomes XX et XY, que les globules blancs sont phagocytes, macrophages… que nous avons des globules blancs, que la terre a 4,5 milliards d’années, qu’on respire de l’hydrogène, un des gaz les plus explosifs sur terre, que le poids et la masse ne sont pas toujours équivalents, qu’il y a des ultraviolets et de l’antimatière, qu’une fois réveillé on est pas tout simplement dans le rêve de la vie qu’on mène une fois endormi, que Pluton n’est plus une planète, qu’elle n’a donc jamais été planète, mais qu’elle était considérée une planète au meilleur de nos connaissances.

C’est un vote à main levée qui a déterminé que Pluton n’était plus une planète[1]. Même les plus brillants astronomes se regardent entre eux et se demandent si ce qu’ils disent a du sens. Nous, simples mortels, on ne nous demandera jamais de juger de la qualité de Pluton en tant que planète. On ne peut que croire que Pluton, en tant que corps céleste, existe.

Depuis la théorie de la relativité d’Einstein, les cerveaux capables des plus grandes prouesses d’abstraction remettent en question l’existence du temps. Certains posent la question, tandis que d’autres l’affirment simplement : le temps n’existe pas.

Sachant cela, je vous mets tout de même au défi de calmer un parent stressé qui court pour aller porter les enfants à la garderie avant d’aller au travail que le temps n’existe pas.

Je vous mets également au défi de répondre à votre parton qu’il croit que vous êtes en retard.

Qu’il existe ou non, le temps est réel parce qu’on y croit.

Mais alors, si tout n’est que croyance, qu’est-ce qui permet, moralement, de déterminer qu’une croyance est supérieure à une autre ?

Rien. L’histoire de l’humanité a prouvé maintes et maintes fois encore que chaque société détermine ce qu’elle considère comme étant une croyance valide et valable. Il n’y a pas de pratique que nous considérons inhumaine aujourd’hui qui n’a pas été, à un moment ou un autre, normale, banale, commune. Citons seulement l’inceste, la pédophilie et le cannibalisme.

Alors qu’est-ce qu’on reproche aux croyances religieuses ?

Après tout, elles sont comme d’autres systèmes de croyances : régies par une structure de crédibilité sociale qui ne repose sur aucune forme de validation et dont la cohérence ne tient qu’à la répétition, que dis-je, au martèlement d’un message tautologique sur des générations d’êtres humains.

Tout comme le système de caste sociale.

Tout comme celui de la royauté.

Un intouchable est un intouchable pour les mêmes raisons que la reine est la reine.

Dans ce type particulier de système de croyances, la séparation entre les opinions et les faits est niée et il n’y a aucune argumentation possible, puisque les émotions sont les faits et la vérité est éternelle et immuable.

Ce qui est, scientifiquement parlant, une prémisse erronée et maintes fois démentie, puisqu’il n’y a pas de vérité absolue.

Or la question ci-haut (qu’est-ce qu’on reproche aux croyances religieuses) n’est pas celle qu’il faut poser.

En tant que société, il faut plutôt se demander : pourquoi octroie-t-on une place si prédominante dans la question du vivre-ensemble aux croyances religieuses ?

Historiquement, cela s’explique assez facilement en raison des conséquences dramatiques de la Deuxième Guerre mondiale et des chartres de droits et libertés individuelles qui en découlent.

Or, maintenant que nous avons mis en lumière l’idée que tout ne découle que de la croyance dans l’esprit humain, qu’est-ce qui justifie que les croyances religieuses aient droit à un égard particulier ?

Toutes les croyances sont intrinsèques à l’identité de chaque individu. Tout schisme au sein de croyances profondément ancrées peut être une expérience douloureuse, voire traumatisante pour un individu.

Cependant, la force des émotions éprouvées n’a jamais été un indicateur de véracité. Ce n’est pas parce qu’on éprouve quelque chose que ce quelque chose existe.

« Francesco ! Francesco ! »

« De qu’est-ce ? »

« Ô Francesco ! Il y a une femelle dans un arrière coin de pays reculé qui tente de répandre l’idée que ce n’est pas parce que mon cœur s’emballe à la seule pensée de Dyeux, que ça veut dire que Dyeux existe. »

« Au nom de ma sainte paperie ! Prions Dyeux qu’elle soit foudroyée sur-le-champ ! »

Bruits de criquets…

Non, l’idée n’est pas de convaincre tous les théistes qu’il n’y a pas de théières.

Cependant, ce n’est pas parce que certains ont l’impression (tout aussi inébranlable qu’elle puisse paraître) qu’un symbole religieux est indissociable de leur identité propre, que la société dans son ensemble doit ignorer le fait que ces symboles ne représentent pas les individus qui les portent, mais une institution religieuse.

On n’a pas besoin de lire très longtemps les textes fondateurs des grandes religions pour réaliser qu’ils sont truffés d’homophobie et de misogynie, si ce n’est que cela.

Oh ! C’est vrai, on n’est peut-être pas homophobe ni misogyne…

Mais les institutions religieuses représentées par les symboles religieux… oui !

L’article 11 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne stipule : « Nul ne peut diffuser, publier ou exposer en public un avis, un symbole ou un signe comportant discrimination ni donner une autorisation à cet effet. »

Malgré cela, certains choisissent de se battre pour qu’une minorité d’individus puissent porter des signes religieux, qui sont discriminatoires envers plus de 50% de la population…

L’article 10 de cette même charte garantit que « toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur la race, la couleur, le sexe, la grossesse, l’orientation sexuelle, l’état civil, l’âge sauf dans la mesure prévue par la loi, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier à ce handicap. Il y a discrimination lorsqu’une telle distinction, exclusion ou préférence a pour effet de détruire ou de compromettre ce droit. »

Pourquoi interpréter cet article dans le sens où chacun peut afficher sa religion comme il l’entend et non pas comme l’assurance que nous sommes tous égaux, indépendamment de ce que la religion veut faire croire ?

La famille est la première société d’un enfant. Les parents doivent éduquer leur progéniture afin qu’elle puisse interagir minimalement convenablement avec le reste du monde. L’État, lui, doit s’assurer qu’à travers ses institutions, la génération de demain puisse s’épanouir au-delà du cadre limité établi par l’autorité parentale.

Un parent est d’abord et avant tout un être humain limité par sa propre conscience. Chaque individu, aussi riche intellectuellement qu’il soit, présente des limites qui sont autant d’obstacles infranchissables. Un enfant ne saurait être que la simple copie de son parent, qu’un clone pur et simple. Il a besoin des autres pour apprendre, pour se développer normalement et pour, ultimement, faire évoluer sa société.

L’enfant est une éponge et un esprit incroyablement ouvert, prêt à recevoir l’information. Même avec le plus beau des sourires et les bras ouverts, on ne saurait lui offrir l’idée que l’État cautionne l’homophobie et la misogynie. Cela n’est ni moral ni intègre.

C’est pourquoi j’appuie le projet de loi contre le port de signes religieux pour les enseignants ainsi que pour les autres figures d’autorité que sont les policiers et les juges. Personnellement, je crois que les symboles religieux ne devraient être tolérés dans aucun lieu de travail, et ce, parce que le fondement de la vie civile est d’apprendre à vivre avec les autres.

Les autres qui sont aussi des homosexuels et des femmes.

Moi je crois que c’est important. Et vous ?

[1] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/319076/pluton-planete