La majorité des électeurs inscrits sont allés voter aux dernières élections provinciales. En effet, le taux de participation fut de 66,45%.[1] Une note satisfaisante pour qui sexte pendant ses cours et n’a pas révisé ses notes avant de passer l’examen.

C’est donc 33,55% des électeurs qui ne se sont pas présentés aux urnes.

Ces électeurs auraient pu changer les résultats de l’élection du premier octobre dernier.

Les statisticiens et les maisons de sondages avanceraient, sous réserve d’une marge d’erreur de 3% 19 fois sur 20, que même si l’ensemble des électeurs avaient exercé leurs droits, les résultats auraient sensiblement été les mêmes.

Ces mêmes têtes pensantes avaient prédit une seule et unique issue pour l’élection présidentielle américaine de 2016 : l’assermentation de la première femme présidente à la Maison-Blanche.

Au Québec, les analystes ont été surpris par l’éclatante victoire de la CAQ, comme le Canada l’avait été par le raz-de-marée NPD en 2011. Ces revers électoraux reflètent l’incapacité des intellectuels à réellement comprendre la population qu’ils prétendent connaître et étudier.

La haute société allemande avait, elle aussi, été incapable de prédire la montée du nazisme.

Mais non les drôles, je ne dis pas que la CAQ est le parti nationaliste-socialiste du Québec. Rangez vos plans d’abris antinucléaires et faites-vous rembourser le bœuf que vous alliez mettre au congélateur. Je fais des clins d’œil historiques pour avoir l’air savante, c’est tout.

Cette débâcle des algorithmes de prédiction nous permet de douter suffisamment de ce qui serait advenu au Québec si le tiers silencieux s’était prononcé. Après tout, La CAQ est à la tête du gouvernement alors qu’elle a récolté 37,42% des votes. En 2014, le PLQ l’emportait avec 41,52% des votes. En 2012, le PQ obtenait le pouvoir avec 31,95%.

Avec trois gouvernements différents en autant d’élections, on peut faire preuve d’autodérision (une de nos grandes forces) et se demander si notre province n’est pas un adolescent en pleine crise identitaire pour ensuite soupirer et admettre, encore une fois, que le système électoral (uninominal à un tour) est désuet.

On a promis de changer le mode de scrutin. Ce n’est pas la première fois qu’on l’entend celle-là. Statistiquement, on a une marge d’erreur de 100% quant à la probabilité que la réforme soit opérée.

Or, le désintérêt pour la politique n’est pas seulement la conséquence d’un vote qui ne reflète pas la volonté populaire.

Freud – oui, je sais, nous parlions sagement de politique et tout à coup je vous coupe l’herbe sous le pied en vous balançant le fondateur de la psychanalyse au visage, mais laissez-vous aller, ne tentez pas de combattre la vague, planons ! (Légalisation de la marijuana oblige) – Freud, donc, a eu cette idée géniale d’analyser les comportements de ses patients afin d’en tirer des traits généraux et communs à tous les individus.

Le lecteur en manque de stimulation émotionnelle s’offusquera de cette comparaison odieuse entre ceux qui consultaient Sigmund et les électeurs qui se sont abstenus d’exercer leur droit de vote.

Je n’ai pas écrit que les gens qui choisissent de ne pas voter sont des malades mentaux. C’est ce que vous avez pensé.

Je n’ai pas la prétention d’attribuer des traits psychologiques aux électeurs muets. Non. Je désire présenter l’abstention de vote du tiers des électeurs comme étant le reflet d’un absentéisme généralisé chez l’ensemble des citoyens.

La première bouffée de pot a-t-elle commencé à faire effet ?

À toujours courir pour obtenir du temps personnel, on devient absent socialement. Les obligations professionnelles, familiales, relationnelles et matérielles étouffent et à la fin de la journée, tout un chacun n’attend qu’une seule chose : s’asseoir et souffler.

Se délivrer de la pression sociale et se retrouver seul chez soi est devenu l’ultime but de la journée.

La société actuelle est un panneau publicitaire qui rappelle sans cesse l’importance de s’accorder du temps pour soi : écrasé sur le divan, libéré de la pression des pairs, on peut enfin s’offrir une soirée cinéma maison. Finalement, on fait ce qui nous convient et on envoie paître la planète.

Le temps à soi est considéré comme étant rare et privilégié. C’est une idée tellement enracinée que l’on se prend jour après jour dans les filets du même schème. Les soirées passent, toutes plus insignifiantes les unes que les autres. Elles ne sont plus que l’ombre du rêve éveillé qu’a été la journée. L’heure du coucher est retardée, toujours plus qu’on ne se l’était promis, pour tenter de déjouer le sentiment asphyxiant du manque de soi.

La course du temps pour soi est sans fin. C’est une course perdue d’avance, un besoin jamais comblé, une soif jamais rassasiée.

Bien sûr, l’être humain n’est pas une machine et la pile est souvent à plat une fois la vaisselle faite. Il faut bien, parfois, faire oublier qu’on existe.

Par contre, une fois ses obligations remplies, si on aspire constamment à disparaître socialement, cela a tendance à rendre plutôt malheureux.

Le besoin n’est pas celui d’avoir plus de temps pour soi-même. Après tout, si c’était le cas, une fois l’écran éteint, comment expliquer le perpétuel sentiment de vide intérieur ?

Le vide ressenti est en fait un manque profond d’interactions sociales stimulantes.

Oh ! Vous avez dégelé en un clignement d’œil.

Non-non ! Ne quittez pas la page. Je m’explique.

La société actuelle est construite en fonction de contacts éphémères fréquents avec autrui, dont la majorité des interactions sont policées et aseptisées afin de garantir une chape de plomb d’harmonie.

On ne mentionnera pas à ce passant que toute la rue n’a pas besoin d’entendre sa musique. On restera debout dans le métro plutôt que de demander à ce qu’une place se libère alors qu’on est blessé, enceinte ou âgé. On ne dira pas à cette personne qu’elle parle vraiment trop fort au cellulaire. On ne dira jamais à un collègue, quitte à en souffrir quotidiennement, qu’on peut suivre son haleine du matin dans tout le corridor.

Il ne faut surtout pas discuter de politique au bureau, à Noël ou avec les grands-parents. Il faut fuir comme la peste tout sujet qui s’apparente aux croyances personnelles si les interlocuteurs ne sont pas des amis intimes. Le plus simple est de sourire, de dire bonjour : « Ça va ? Oui, ça va. » Oui, toujours et invariablement oui, oui, très bien.

Commenter la température et souligner la beauté des enfants des autres sont des échanges que l’on peut avoir à répétition et qui ne donnent aucun sens à la vie en société. On ne peut pas se sentir connecté aux autres si les discussions sont les mêmes, peu importe qui se trouve devant soi.

Vous êtes sceptiques ? Alors, pourquoi répondre à ses textos en regardant un film ? Pourquoi être sur Facebook et Netflix en même temps ? Pourquoi jouer en ligne ? Pourquoi faire d’incroyables montées de lait sur les réseaux sociaux ? Pourquoi lire entre les lignes d’un texte pour contredire l’auteur ? Pourquoi manipuler les mots de quelqu’un pour lui faire dire ce qu’il n’a pas dit ?

Pourquoi sinon pour répondre, argumenter, interagir, entrer en contact, pour combler le vide d’interactions réelles. Un vide de connections humaines, d’échanges réfléchis qui permettent de se comprendre, de se définir en tant qu’individu, de se situer à l’intérieur de la société, de reconnaître sa place, son rôle et sa valeur.

Toutes les histoires que les humains racontent pour se divertir sont basées sur la discorde. Non seulement parce que l’harmonie consensuelle c’est plate en cacahuète, mais parce que jamais rien n’a été accompli par excès de convenance. Si Geneviève avait la capacité de lâcher un « Citron ! Bibi ! » à un extra-terrestre, on devrait peut-être pouvoir interagir entre êtres humains avec plus de confiance en notre capacité d’accepter la confrontation.

La politesse est apprise dès le plus jeune âge, afin d’assurer des échanges respectueux. La bienséance est une des fondations de la société civilisée. Cependant, l’art du savoir-vivre n’a jamais été le propulseur des avancées humaines. Aucune société n’a progressé juridiquement, socialement ou scientifiquement par excès de délicatesse.

Bien sûr, quand une connaissance nous explique qu’on s’est pété le petit orteil, parce que le cosmos n’est plus aligné avec le cadran de la neuvième lune de Jupiter, il faut éviter de maugréer que sa stupidité nous assomme.

Or, si on complimente les gens, on devrait également pouvoir les critiquer, parce qu’accepter les autres, ne veut pas dire qu’on doive tout tolérer (et hop, on revient à mon premier article. Quel fabuleux hasard !).

En investissant dans ses relations humaines, on investit en soi. On aura donc moins besoin de s’exclure de la société pour prendre du temps individuel, pour faire face au vide. Ce vide qui ne vit que par lui et pour lui-même. Ce vide qui ne crée pas de projets. Ce vide qui ne vote pas.

[1] https://www.electionsquebec.qc.ca/provinciales/fr/taux-participation.php